La rentrée : le premier jour du reste de ta vie.

Le premier jour, c’est toujours stressant. On se souvient tous de nos rentrées en tant qu’élèves, de ces moments où on scrute les listes, où le coeur bat si fort, où l’angoisse nous étreint à l’idée que les petites groupes de potes soient séparés dans différentes classes.

Quand on est prof, c’est un peu différent mais beaucoup continuent de passer une nuit blanche à la veille de la rentrée, même après plusieurs années d’enseignement.

J’ai débarqué à Cloitry-Sur-Seine un matin de soleil. J’avais tellement nié mon affectation que je n’avais pas encore pris la peine de me rendre sur place, même pour la réunion d’accueil des nouveaux titulaires proposée en juillet. Je ne voulais pas admettre que j’étais coincé là, qu’on venait de m’assigner à un lieu pour cinq ans au moins. Les affectations sont un cauchemar pour celui qui débute. On pèse le moindre de ses choix pour ne pas se retrouver dans un collège de Seine-Saint-Denis à deux heures de transport, mais on sait bien qu’au final, nos choix ne valent pas grand chose face au grand ordinateur du rectorat qui affecte les gens selon son bon vouloir…

L’éducation nationale s’engouffre dans la moindre de vos erreurs, dans la plus petite de vos marges et le néo-titulaire, parachuté dans cette jungle, se retrouve pendant un bon moment victime de son célibat et de sa jeunesse, ne sait trop à qui se fier face aux discours contradictoires des collègues. Je n’avais pas envie d’être fixé, moi qui sortais à peine des études et avais passé la vingtaine libre de changer de ville, d’université, de formation au gré des échanges et réorientations. Je n’avais pas envie qu’on me fasse comprendre que le concours que j’avais obtenu au prix de tant de sacrifices était en fait un piège, une attache. Ajoutons à cela le regard horrifié et les anecdotes peu rassurantes que j’avais entendues tout l’été dès que je mentionnais mon affectation… J’avais la boule au ventre à l’idée d’arriver là et de rencontrer ceux avec qui j’allais devoir passer les prochains mois et que je considérais par avance comme un ensemble d’ennemis potentiels.

J’ai donc fait ma première expérience du cloisonnement de Cloitry le jour même de la rentrée des professeurs et personnels. J’ai souvent entendu dire qu’il n’est pas difficile d’aller à Cloitry. C’est d’en revenir qui pose problème. J’ai pourtant trouvé le moyen de me perdre dès l’aller, entre le métro, un changement éprouvant à Gare du Nord, les rares RER et le bus qui n’amène pas exactement au lycée mais à l’entrée de la cité, l’établissement lui-même étant au centre des barres. Le trajet est infini, et il faut dépasser un arrêt appelé sobrement « la Frontière » pour entrer dans Cloîtry. Mon application ne repérait même pas le numéro exact de la rue, j’ai donc dû errer quelques temps avant de m’adresser à la patronne d’un PMU qui semblait ne pas se souvenir d’un lycée, le seul de la ville, juste à 5 minutes de marche sur la même avenue. J’avais une demi-heure de retard en arrivant au bâtiment. Premier retard d’une longue liste… Gris, long, une façade de grands pylônes bétonnés horizontaux. Une forteresse. Ou une prison.

J’avais raté la pré-réunion des nouveaux arrivants, je débarquai donc dans un hall rempli de professeurs qui se retrouvaient après les vacances. A qui s’adresser, vers qui se tourner ? Je parle au premier dont je croise le regard, j’explique mon retard, ma situation. Je suis haletant, fébrile, je peine à me faire comprendre. Il me conseille d’aller trouver mes collègues de lettres dans la fameuse salle des profs, au premier étage. Me voilà dans le dédale de ce qui va devenir le décor de ma vie professionnelle, pour un moment. En Juillet, à la réunion de mon « équipe pédagogique », titre ronflant pour le groupe de professeurs de lettres, j’avais eu à faire à mes collègues, et je n’avais pas été déçu. Entre la maman du groupe, dont la bienveillance déborde les limites de sa salle et inonde ses collègues, l’autre mâle de l’équipe, dépressif et mystérieux, a priori gay, et la jeune prof aux dents longues et qui me snobe parce que je n’ai « que » le CAPES, tandis que son agreg la destinait à d’autres sphères plus doctorales, la galerie était plus que stéréotypée.

Je débarquai donc essoufflé et paniqué dans une salle des profs bondée où un groupe d’une dizaine de jeunes écoutaient cette collègue déblatérer sur son inintéressant été. Je ne pensais pas plus mal commencer cette année. Au premier regard, on repère les jeunes profs qui tentent de montrer par leur attention soutenue qu’ils veulent s’intégrer au groupe, compenser ce qu’ils ne connaissent pas encore de sujets de conversation à aborder, de private jokes à partager, de secrets à connaître. Je ne pouvais même pas adopter cette posture rassurante en arrivant aussi en retard. Trente petites minutes auront suffi à changer pas mal de choses dans mes rapports aux autres qui vont mettre beaucoup plus de temps à se nouer à partir de là. Maman-prof me salue avec un géant sourire, me présente aux autres qui énoncent un par un des noms oubliés à la seconde suivante. Dans un coin, un prof qui croit tenir le rôle du beau gosse ténébreux, à défaut de concurrence, me lance d’un ton méprisant un prénom que je ne comprends pas et bascule aussitôt dans la provocation : « De toutes façons, ça ne sert à rien qu’on se présente, tout le monde va oublier ! » C’est exactement ce que je pensais, mais j’avais eu la décence de le garder pour moi. Merci pour le moment de gêne.

Tout s’enchaîne si rapidement un jour comme ça. On écoute bêtement le discours du proviseur en gloussant, en dessinant sur sa feuille, en textotant à un monde extérieur qui finira par se dissiper de plus en plus au fil de l’année. Pas mieux qu’un élève. Je détaille la foule. Quelques collègues mignonnes, des vieux profs crispés, prêts à contester les points du discours, beaucoup de jeunes dans ce lycée de banlieue dite « sensible ». Je ne pourrais pas me souvenir de l’ordre des étapes. On se réunit en équipe pour décider de points de budget ennuyeux. On panique en découvrant la stagiaire de lettres, frêle et timide, qui va, on ne peut en douter, se faire dévorer toute crue par ses classes. On s’angoisse à l’idée de ces semaines qui se déroulent sur le calendrier, rappel péremptoire qu’on n’a rien de prêt, qu’on n’a rien foutu pendant les vacances, une fois encore. On déjeune à la cantine, à la mauvaise table, pendant que celle des jeunes, où on n’a pas osé aller, emplit la pièce de son tapage. On découvre les uns les autres par leur réputation, l’étiquette qu’ils se sont vus attribuer sur place. Le discours du proviseur adjoint me reste tout particulièrement en tête. Je me retrouve à côté de celui qui semble mener la danse parmi les jeunes. Gentil, lumineux, souriant, on me l’a vendu comme la crème de la crème, le gendre idéal, le type brillant qui fait une thèse en plus de s’impliquer dans la vie du lycée, qui retape l’appartement qu’il vient d’acheter avec sa meuf. Et en plus, il enseigne l’histoire-géo : so glam. Le prof parfait, avec un agenda organisé au cordeau et des post-its de couleur culpabilisant. Il me noie d’informations rassurantes et d’anecdotes racontées des milliers de fois, peaufinées dans leur narration à force de redites savourées.

Et pendant ce temps-là, l’adjoint nous annonce tout simplement qu’on ne devra désormais plus proposer ou imposer le redoublement ni l’orientation, que les élèves ont à partir de maintenant le droit de faire ce qu’ils veulent, de surcharger les filières STMG, de continuer à tirer vers le bas la L et à remplir la S au gré du forcing des profs de sciences qui veulent améliorer leurs statistiques et augmenter leur nombre d’heures sup. Ce dispositif absolument désastreux est testé en exclusivité cette année à Cloitry. Encore une idée brillante…

Ça va faire une semaine déjà que cette réunion a eu lieu. Je me souviens de la mauvaise nourriture de la cantine, des premiers regards échangés avec certains, de la première impression, vraie ou fausse, de beaucoup. Je me souviens du soleil en biais dans le hall, qui soulevait chaque mouton de poussière et baignait la barre de HLM en face.

Le décor est planté, tout est là : le bâtiment gris, la cour bétonnée, les bancs en pierre, les caméras de surveillance à l’entrée. Les personnages font leur entrée : les nouveaux et leur quête d’intégration, les dynamiques d’un groupe de jeunes profs débarqués en même temps et qui croient que tout leur appartient, les anciens et leur caste inaccessible et moi, au beau milieu de tout ça, qui ne sais pas trop où est ma place ou sur qui je peux compter…

Angoissé, dans un établissement pourtant encore vide d’élèves à qui donner la réplique.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s