Les premiers clashs

S’il y a bien quelque chose de difficile à confier, dans ce métier, ce sont nos faux pas.

En tant que professeurs, on attend bien souvent de nous que l’on soit exemplaires, voire parfaits. Et ça parait logique après tout : si nous critiquons et corrigeons les erreurs de nos élèves, si nous les punissons au moindre faux pas, il faut bien que l’on ne puisse pas nous reprocher quoi que ce soit.

Les élèves aiment bien sauter sur l’occasion : dès qu’ils nous voient faire une faute d’orthographe au tableau, ils lèvent la main, tout fiers d’avoir décelé une faille en nous, et heureux d’avoir pu, l’espace d’un instant, renverser le rapport prof/élève. Un collègue de langues me confiait quant à lui que ses élèves le prenaient pour un dictionnaire ambulant, et lorsqu’ils lui demandaient la traduction d’un mot plutôt rare, et qu’il ne la connaissaient pas, ils exultaient. Ils aiment bien réduire la distance entre eux et nous, voir que derrière ce masque de monsieur je-sais-tout, il y a quelqu’un qui, comme eux, se trompe et n’a pas réponse à tout.

Mais s’il y a bien un point sur lequel ils sont intransigeants, un point sur lequel le professeur n’a pas le droit de fauter, c’est sur le respect. Ils n’ont que ce mot à la bouche, c’est même devenu une sorte de running-gag, j’ai l’impression : quand un élève fait une bêtise ou dit quelque chose de provocateur, un autre, en guise d’écho, criera « Mais où est le respect ?« 

Le but pour un nouveau prof, en début d’année, c’est d’obtenir leur respect. Ce n’est pas évident. La stratégie que beaucoup de professeurs suivent est d’être intransigeant et sévère pendant les premiers mois, afin de desserrer la vis au fur et à mesure de l’année, quand les élèves auront vu qu’on ne se laisse pas dépasser. « Ne pas sourire avant Noël » peut-on lire ici et là, ce qui me paraît un peu radical : on peut sourire sans toutefois être un paillasson. Car il faut bien garder une chose en mémoire, on peut être craint sans être respecté, et c’est bien leur respect que l’on souhaite. J’en ai connu, des profs tyranniques, les mouches volaient pendant leurs cours, mais ce n’est pas pour autant que nous étions ouverts à ce qu’ils pouvaient nous raconter. Bien au contraire, on a tendance à se fermer à un professeur que nous n’aimons pas.

Comment obtenir leur respect, donc ? Être ponctuel, s’adresser à eux correctement, ne pas les rabaisser, fixer des règles justes et appliquer des sanctions justes qu’ils peuvent comprendre, et enfin, ne pas leur faire subir nos humeurs. Il me semble que c’est un bon départ.

Je me souviens de la première fois que j’ai échoué, dès ma première année d’enseignement. Mes 4èmes étaient arrivés en classe en se bousculant, en s’invectivant, en faisant comme si je n’étais pas là, je savais bien que le cours serait compliqué. Celui d’avant l’avait déjà été, d’ailleurs. Je ne sais pas ce qu’ils avaient mis dans leur nourriture au self, mais ils étaient déchaînés cet après-midi. Les 5 minutes d’interclasse entre deux cours ne suffisent pas à souffler et décompresser après un cours tendu. Donc là, les élèves entraient énervés, et je l’étais moi aussi.

Je n’avais pas envie de m’user la voix, alors j’ai attendu. C’est une technique qui fonctionne bien ça, le silence. Regarder fixement quelques élèves, et attendre patiemment qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont plus dans la cour ou le couloir, qu’ils ont un professeur face à eux, et qu’il est temps de se taire. Mais là, les secondes s’égrènent très lentement, et je sais bien qu’ils font semblant de ne pas me voir, que, par provocation, ils essaient de faire reculer le moment où ils devront se mettre à travailler le plus possible.

Je tente un « Bon, on se tait maintenant ?« , mais seuls les plus sages du premier rang m’écoutent. Les autres en font des tonnes, j’en entends même qui s’insultent comme si de rien n’était. Je crois que c’est probablement ce qui me frustre le plus en tant qu’enseignant, quand les élèves se croient tout permis, quand ils savent que, désormais, notre seuil de tolérance est très élevé, que la vie scolaire est débordée, que clairement, on ne peut pas les punir ou les mettre à la porte s’ils sont vulgaires ou insolents.

Mon « allez, silence ! » est enfoui sous le brouhaha de ces adolescents, alors, excédé, sans que je puisse vraiment le contrôler, je me suis surpris à frapper du poing sur la table en lâchant un « Fermez vos gueules, maintenant !« 

Et le silence s’est fait. Ça aurait pu en rester là, si un élève ne m’avait pas brandi son sacro saint « respect » au visage : « M’sieur, ça se fait pas, vous pouvez pas nous parler comme ça, faut nous respecter !« 

Évidemment, j’étais déjà à cran, alors je lui ai fait remarquer qu’il était très ironique que ce soit lui, qui arrive en retard à un cours sur trois, qui ne fait jamais ses devoirs, qui insulte ses camarades régulièrement, qui me répond de façon insolente, qui « oublie » son cahier mais qui ne note pas son cours quand il l’a, lui, il me parle de respect, LUI ? J’ai repris leur fameux « Mais t’es sérieux là ? » pour finir mon petit monologue, et cette fois, le cours a pu commencer.

Il y a aussi eu cette fois où un élève de cinquième faisait exprès de tousser en classe. Au début c’était une simple toux, et je n’y vois aucun problème, mais très vite, il a vu que cela faisait ricaner ses camarades, alors il s’est mis à en faire des tonnes, à tousser de plus en plus fort et de plus en plus souvent, histoire d’être au centre de l’attention. Je lui ai demandé de se calmer, et d’arrêter un peu, ce à quoi il m’a rétorqué « mais m’sieur c’est quand même pas de me faute si je suis malade« . Comme ses toussotements n’avaient cessé de m’interrompre, que je voyais bien que lui et les autres se moquaient bien de moi, je lui ai demandé s’il se foutait de ma gueule. Ça l’a calmé, et le cours a pu continuer dans le silence, sans qu’il ne tousse une seule fois. Tiens donc, une guérison spontanée ?

Quelle ne fut pas ma surprise, quand, le lendemain, la principale m’a convoqué dans son bureau pour me dire qu’un parent d’élève l’avait prévenu que j’avais insulté son fils parce qu’il toussait ! L’histoire avait été si vite transformée par l’élève, et la principale ne voulait rien savoir, trop occupée à me sortir son laïus sur le respect des élèves. Donc si je résume, l’élève se moque ouvertement de moi, ralentit mon cours, me pousse à bout, mais pour une phrase déplacée, c’est moi qui me fait convoquer et qui ai le droit à des remontrances.

Non, prof, c’est vraiment pas un métier où on a le droit à l’erreur.

Alors évidemment, on pourra me juger, mais faut les faire, les journées à enchaîner des classes qui n’ont absolument pas envie d’être là et vous le font bien comprendre. Dans ces deux exemples que je vous donne, j’ai peut-être été vulgaire ou déplacé, mais j’ai repris le contrôle d’un cours qu’il aurait été difficile voire impossible de reconquérir autrement. J’ai l’impression que parfois, la transgression et la violence sont une solution bien plus efficace que les négociations sans fin que l’on peut avoir avec les ados.

Évidemment, il faut que cela reste très rare et mesuré, pour que ça reste dans les esprits, et pour comprendre que l’on agit ainsi en réaction à un comportement inacceptable.

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