«  Comment peut-on être Cloîtriens ? »

Cette question, mes élèves se la sont posée, me l’ont posée et surtout l’ont entendue posée beaucoup trop souvent. La première fois que je l’ai entendue, c’est quand on a étudié un extrait des Lettres Persanes  : en essayant de leur expliquer ce que l’ethnocentrique «  comment peut-on être persan  ?  » voulait dire, j’ai compris qu’ils ne voyaient pas grande différence entre les bobos d’aujourd’hui et les courtisans du XVIIIe. La deuxième fois, c’était dans la bouche d’une gamine débarquée d’un lycée parisien et qui se demandait résolument ce qu’elle foutait là, du haut de tout son snobisme.

On se l’est tous demandé de toute façon. Quand on débarque après un an de prépa CAPES, un an de stage pépère dans le collège lycée de l’académie, et 1h30 de trajet interminable, quand on fait face pour la première fois à ce grand lycée dégueulasse… J’ai visité Cloîtry avec mes premières dans le cadre de leur découverte du Plan de Rénovation Urbain/ de leur espace urbain, programme de géo oblige  : c’est comme visiter une station spatiale, une colonie sur une autre planète. Pas une seule maison, que de la cité et des quads.

C’est vrai que c’est tentant de les snober ces gamins. Ils croient que leurs profs d’EPS sont les mieux sappés du lycée, ils sont fous des Stan Smith qu’on fait péter quand on en peut plus de gesticuler en chaussures de villes devant eux (en croisant leurs regards désapprobateurs), et, entre leurs mèches hyperboliques et leurs petites moustaches, on dirait qu’ils essayent de ressembler à des darons des années 40. J’ai débarqué là-bas pétri de peur et de doutes. Je me suis plus blindé avant d’affronter mes premières classes que je ne l’aurais fait pour entrer dans une cage de lions. Et j’ai eu à jouer les gardiens de zoo trop longtemps avant de me rendre compte qu’ils ne sont que lumière, qu’ils irradient quelque chose de pur et de brut, de sauvage, d’indompté que personne ne voit et qui va commencer à décliner et à mourir quand ils quitteront le lycée. Pas de place pour eux, nulle part  : personne ne leur a appris qu’ils avaient le droit de rêver, qu’ils avaient le droit de se projeter et d’avoir un peu d’ambition. Personne ne leur donnera leur chance. Alors soit ils se voient footballeurs riches à millions, soit ils baissent les bras et ne s’autorisent pas à y croire. Ils ne sont pas Charlie  : ils sont Cloîtry. Et ils vont le payer toute leur vie.

J’ai tellement d’anecdotes déjà sur eux. Ils m’ont obligé tellement rapidement à les haïr puis à les aimer, farouchement et exclusivement. Ils prennent toute la place, toute l’énergie d’un coup. Il y en a bien, en salle des profs, pour dire que c’est gratifiant, que c’est pour ça qu’on tombe dans le panneau de jouer avec l’affectif.

Je ne sais pas ce qui motive ce sentiment pour eux mais je m’en fous. Par moment, ils le voient que j’en ai quelque chose à foutre, que je les vois pour ce qu’ils sont, que j’ai envie plus que tout qu’ils essayent, qu’ils tentent, qu’ils prennent un risque en ne baissant pas tout de suite les bras devant la difficulté, qu’il n’y a plus de voile, plus de distance, plus d’appartenance. Juste eux, chacun si différent des autres, et moi.

Je ne me souviens plus du moment exact où je suis passé d’une haine et d’un désarroi qui me crispaient même quand j’étais chez moi, à un tel dévouement frisant l’obsession. À aucun moment je ne me suis vu ailleurs, même au plus fort de l’hostilité entre nous. Au début, je ne voulais juste pas être lâche et fuir. Maintenant, je ne pourrais plus être ailleurs. J’ignore combien de temps ça durera, mais pour l’instant, je suis à ma place. Pas eux.

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