La violence comme norme

À force de parler de livres, on en vient toujours à faire un peu de philo de comptoir. C’est pour ça que c’est un peu bête d’attendre la terminale pour en enseigner aux gamins. Je vois mal comment évoquer les problématiques de Rhinocéros, 1984 ou des Essais sans au moins lancer un peu la réflexion, discuter de grandes notions, dont ils sont largement capables de causer. Inévitablement, chez des gosses qu’on bourre de l’Histoire de la Shoah, et autres joyeusetés, la question se pose : « Mais pourquoi ils se révoltent pas, les gens, en fait ? ». Bah oui, c’est vrai, ça : pourquoi ?

Parce que c’est devenu normal. En fait, c’est quand ça devient la norme, le problème.

On en a parlé, de la norme. Pourquoi c’est normal pour un humain de roter, et pourquoi c’est pas normal de roter devant les autres ? On a bien rigolé. Et pourquoi c’est normal d’avoir envie de vivre, mais ce serait pas normal pour Bardamu de fuir les charniers de la Première Guerre Mondiale ? « Et pourquoi que c’est normal que l’alcool et les clopes, c’est légal, mais pas le teshi ? ». Ah oui, tiens. C’est vrai ça ! Pourquoi ? Et pourquoi c’est normal pour l’Etat d’exercer une violence omniprésente sur l’ensemble de ses citoyens pour faire passer son message, mais pas normal pour l’individu d’en user, sur moins de gens, pour faire entendre sa voix ? / Pourquoi le recours à la violence de masse est normal pour l’Etat quand il veut « envoyer un message », mais pas le recours à la violence ponctuelle pour l’individu quand il ne trouve plus d’autres moyens de se faire entendre ? Pourquoi c’est normal de se battre pour ce en quoi on croit, à condition bien sûr que ce soit les croyances de la société capitaliste ? « Mais M’sieur, ça nous fait mal à la tête vos histoires, là ! Vous nous retournez le cerveau ! »

Après tout, c’est quoi la norme ? On en fait quoi dans notre construction identitaire ? Quid de notre pulsion individuelle ? De l’injonction contradictoire à être originaux pour se déterminer ? Avec le normcore, la diffusion massive d’un modèle uniformisé et rassurant par les médias, la mode en masse à bon marché, on finit tous par se ressembler. On n’y pense pas assez. Et d’ailleurs, pourquoi c’est normal pour un prof d’inciter ses élèves à se rebeller, à s’indigner à coups d’exemples du passé, pour ensuite les lâcher dans un monde où personne n’en aura jamais rien à foutre de leur avis, où le fric et les carcans sociaux les empêcheront à jamais d’avoir le courage de leurs opinions, si tant est que les réseaux sociaux et l’abrutissante télé, et le rythme capitaliste du boulot-métro-dodo les laissent jamais en former une assez forte pour se réveiller un matin, et prendre les armes, quelles qu’elles soient, pour se battre pour ce en quoi ils croient ? Entre nécessité de maîtriser les codes et armes pour constituer du sens critique, on nage en plein paradoxe.

Parfois, c’est ce genre de pensées qui me traversent, qui me transpercent, quand je suis débout au milieu d’une diatribe, à percevoir l’intense hypocrisie de mon discours et de ma posture. Est-ce que je l’ai, moi, le courage de mes opinions ?

À force de les inciter à se poser les bonnes questions, j’en viens à ne plus savoir quels sont les motifs de mon action. Pourquoi je fais ça, pourquoi j’agis comme ça ? Faut dire aussi qu’on m’a collé une psy après le burn-out. J’ai joué le jeu. Maintenant je sais plus trop où j’en suis.

Mais je m’égare. Parce que la norme dont nous, on a parlé, c’est celle d’une société qui vit dans la violence permanente. Violence de l’ennemi, invisible, et qui peut frapper à tout moment. Ennemi qui justifie les mesures lourdes que doit prendre le gouvernement. Morts qu’on accepte comme banalisées, au bout d’un moment.

Très vite, c’est plus vraiment de 1984 que je parlais, en fait. Je parlais des gens qui râlent pour les alertes aux colis piégés qui leur font avoir 10 minutes de retard au bureau. Ou de ceux qui lèvent les yeux au ciel parce qu’on leur fait une fois de plus ouvrir leurs sacs à l’entrée de la FNAC. De ceux qui connaissent quelqu’un qui est mort dans un attentat. Et du défilement des photos de profil Facebook où apparaît le filtre #prayforparis, comme un souvenir qui fait partie de nos histoires maintenant, au même titre que la photo prise au barbecue de la fête des voisins. Je parlais des établissements, obligés de prendre le relais de l’Etat, qui n’a pas les moyens de protéger les enfants, les élèves. Je parlais de nous, en fait. Nous, dans une société de l’état d’urgence, où la violence est à tous les coins de rue, dans le langage, les agressions visuelles, la construction de nos nouvelles générations.

Je me souviendrai toujours du moment où j’ai entendu parler la nouvelle de l’attaque du World Trade Center. J’étais petit, et je n’ai pas compris ce qui se passait. Mais il se passait quelque chose. L’anéantissement de deux tours, l’homicide par crash d’avion, la boucle d’images et ce nuage de poussière aux teintes brunes. À l’université, plus tard, j’ai étudié comment ce genre d’événements crée une crevasse assez grande dans l’histoire d’une civilisation pour générer un rapport au présent qui est déjà comme un rapport au passé, history in the making.

C’est marrant parce qu’aujourd’hui, je fais face à des gosses pour qui c’est loin, 2001. Certains venaient juste de naître, ils ouvraient à peine les yeux. Ils ne connaissent l’événement que dans les commémorations, de plus en plus rares, qu’on en fait à la télé. Pour eux, c’est plus le 11 Septembre, c’est le 7 Janvier, le 13 Novembre, les hashtags qui ont mis les grands en colère, et encore… Ils étaient petits, juste avant ce saut dans l’adolescence, quand l’événement s’imprime charnellement, inconsciemment, sans réflexion, par les froncements de sourcils des parents, par les silences solennels et les flashes info qui coupent les dessins animés.

Ils sont les fruits d’une ère où la violence est une norme. Où la guerre invisible est une norme. On se souvient tous de nos exercices d’évacuation incendie au lycée ? Quand on profitait d’un quart d’heure de répit pour faire passer le cours de maths, ou lorgner les filles de la classe de 1ère L, en cours dans la salle d’à côté ? Les choses ont changé : mes élèves ont chaque année 3 exercices de sécurité en cas d’intrusion terroriste.

« Madame, Monsieur,

Mardi 2 octobre de 9h45 à 10h15 vous participerez avec vos élèves à l’exercice de mise en sûreté.

Il a pour but de faire acquérir à tous les bons réflexes en cas de situation de crise. »

On vous prépare à ça. Un cas de situation de crise. Une société en situation de crise. Voilà ce que vous êtes devenus.

Le scénario est préparé à l’avance. Cette fois-ci, ça s’est corsé. « Un véhicule force la grille d’entrée côté parking des personnels. Plusieurs individus armés pénètrent dans l’établissement. ». Et cette fois-ci, on avait le choix. « Compte tenu de la localisation du danger, vous devez décider de la stratégie de mise en sûreté la plus efficace : fuir ou vous cacher avec vos élèves. » Deux jours avant l’ouverture du cirque, on vous transmet une feuille d’appel, accompagnée d’un document qui ressemble aux consignes en cas d’accident d’avion. Sauf que le cockpit, c’est votre quotidien, au jour le jour. Des dessins clairs où l’on voit des gens qui fuient, qui se cachent derrière des piliers dérisoires ou rampent sous des fenêtres. Un dernier feuillet, pour compléter ce dossier que plus personne ne trouve morbide : sur la feuille individuelle de suivi, un tableau vous demande d’indiquer les différentes réactions des élèves en situation de confinement. Ça va de « tremblements » à « membre déformé », en passant par « vomissements » et « ne réagit pas au pincement ». Il m’en faudra 24 photocopies svp, pour mes 24 élèves de 1S.

La première fois, on s’était tous claquemurés. La semaine qui avait précédé, on n’en avait pas trop parlé, comme d’une maladie dont on a peur. On ne savait pas trop comment ça allait se passer.

Mais par la suite, tout le monde a rivalisé d’anecdotes, cherchant à faire rire de sa situation d’enfermement, avec telle ou telle classe, « non mais ma pauvre ! j’ai déjà du mal à les supporter une heure en cours ! ».

Maintenant, c’est devenu banal. Le concours de blagues commence à l’annonce de l’exercice. Les réunions s’enchaînent, les instructions pleuvent par mail, sans qu’on les consulte. Il faut se préparer au choix, – s’enfermer ou évacuer ? – que tout le monde fait en fonction de la pluie qui tombera ce jour-là, ou de la classe avec qui ils ne rêvent pas d’être enfermés. Tout le monde clame, surtout, ne pas vouloir crever pour sauver ces élèves qui nous exténuent, nous menacent, nous détestent. On est juste les derniers maillons d’un Etat qui ne peut rien faire contre la menace, qui place ses enseignants en bouclier, comme il le fait virtuellement sur tant d’autres plans. On serait censé faire ce que eux ne font pas ? Comme les restos du cœur, avec les affamés ?

Une société où la violence est devenue tellement banale, qu’on peut bouffer son plat Picard en salle des profs en beuglant « moi je reste enfermé avec les 2nde, ils puent trop les hormones ! », alors qu’on nous force à nous imaginer ce qu’on ferait de 25 adolescents si un mec s’avisait d’entrer en catimini avec une mitraillette dans un lycée ouvert aux quatre vents. Sachant que personne ne pourrait l’en empêcher. Pour qu’il fasse passer son message, qu’on entendra, plutôt que le nôtre, qui restera avec nous, enfermé dans une salle à la porte barrée d’une armoire en ferraille.

Des parapluies contre des bombes. C’est ça qu’a toujours été l’Education Nationale ?

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