Cher enseignant de 2019…

Voici un moment que je n’ai pas écrit. Toute personne qui a été prof, élève ou parent d’élève sait à quel point cette période s’apparente à une course de fond. Gérer sur une semaine les cours, les oraux et les conseils de classe pour des journées de dix heures auxquelles se rajoutent les trois heures de transport, autant dire que j’ai peu dormi, peu mangé, mais après tout, à quoi bon? ça me fait faire des économies sur mon salaire de prof tout en m’offrant un peu de fitness et de running dans les couloirs.

Il y a quelques semaines, sur le modèle d’un magazine qui fêtait ses dix ans, j’ai demandé à mes élèves d’écrire une lettre à leur moi d’aujourd’hui, de la part de leur moi de 2029. Qu’est-ce qui se passerait en dix ans? Qui seraient-ils? Qu’auraient-ils à dire sur la société dans laquelle nous vivons?

J’ai été surpris, je me demande bien pourquoi d’ailleurs, de voir à quel point leurs lettres étaient pessimistes. Pas de rêve d’amélioration, pas d’espoir. En même temps, qu’est-ce qui leur donnerait envie d’y croire? Ils ont vu plus de dystopies sur Netflix que je n’en ai lues dans toute ma vie, et je suis prof de lettres… Ils sont rivés à la « zone du dehors » où ils sont nés, furtifs, inquiets, pris entre ceux qui voudraient en faire les coupables des dérives de la société et cette société en dérive à laquelle personne n’a plus envie d’appartenir. Ils sont habillés comme si la fin du monde était pour demain et qu’il leur faudrait courir le plus vite possible et se fondre dans le paysage.

C’est le portable et l’école qui ont été les cibles premières de leur dénonciation. De la lucidité sur leur servitude volontaire…

Interpelé par le petit malin du groupe, j’ai eu envie moi aussi de mettre la main à la pâte. En ce jour d’appel à la grève nationale, pendant que certains pleurent sur les cendres des boutiques de luxe, où des « intellectuels » conversent avec Macron ou, comme M. Busnel, stigmatise le recours à la violence populaire contre la violence institutionnelle en agitant le recours au livre et à la culture (c’est vrai que tout le monde y  a accès…) comme seule réponse aux mains arrachées et aux ordonnances gouvernementales, au lieu de s’alarmer des photos sidérantes de violences policières et des vidéos de professeurs gazés en plein visage pour s’être agrippés à un portail de rectorat, voilà ce que mon moi de 2029 a envie d’écrire, histoire de mettre une note d’optimisme sur les conséquences de cette belle réforme de l’École de la Confiance qui nous attend.

Je précise que la consigne du magazine était de faire 2000 signes et d’être positif (injonction médiatique au happy end et à l’optimisme leibnizien : « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, petit peuple, rassure-toi! ») : j’espère que j’ai su le rester autant que faire se peut, et que cette touche d’espoir remettra un peu de bonne ambiance sur ce blog !

 » Cher vieux-moi,

Des nouvelles de 2029 car je conçois que tu puisses t’inquiéter de l’avenir. Ne crains rien ! Tout s’est arrangé grâce aux réformes du gouvernement 2019 !

Selon l’art.1 de l’Ecole de la Confiance, je rends grâce à la l’Institution Sacrée. Grâce à Elle, qui a jugé bon d’imposer des heures supplémentaires à tous les professeurs pour contrer la crise de vocation sans précédent que connaissait l’Education Nationale, j’enseigne désormais 40 heures sur cinq établissements pour gagner le salaire minimum. Quand on aime, on ne compte pas, et je suis reconnaissant de cette opportunité d’enseigner toujours plus ! Certes, cela me laisse peu de temps pour préparer des cours de qualité, mais comme on nous demande d’appliquer les Programmes Officiels sans réfléchir, je peux me concentrer uniquement sur la correction des copies auxquelles je consacre mes nuits. Les Détracteurs pointent les effets de cette réforme sur la santé et l’espérance de vie des professeurs, déjà mises en danger par le bruit, la violence et le surmenage, mais ne voient-il pas que cela résout le problème des retraites ?

Grâce aux Manuels de Directives, les nouveaux professeurs de 19 ans recrutés dès la L2 et payés 400€ par mois peuvent eux aussi enseigner quel que soit leur niveau. Cela importe peu de toute façon : 2019 nous a enfin apporté le réalisme dont nous avions besoin. Puisque les élèves issus de Zones ne parvenaient pas à réussir par eux-mêmes, pourquoi continuer à dépenser nos ressources budgétaires pour eux ? La Réforme les a peu à peu Réorientés grâce au Contrôle Continu qui ne donne de valeur au bac qu’en fonction des moyens de l’Établissement. Bac Henri IV ou bac Trappes ? Le recrutement est facilité ! Comme ils ne pouvaient plus accéder aux facs et écoles, les « Zonards » ont fait le choix raisonnable de s’orienter dès la maternelle vers les filières pro. Désormais, on évalue à la naissance qui a le capital social nécessaire pour aller à l’École. Mais pour que personne ne soit lésé, les Réorientés reçoivent une télé en échange de leur intégration dès 3 ans dans un programme qui les entraîne aux réalités du monde du Travail : ils peuvent ainsi suivre les Grands Débats Nationaux entre Macron, fringant pour son troisième mandat, et Hanouna, notre ministre de la Culture. Cela a permis au gouvernement de privatiser l’Éducation afin de réinjecter l’argent dans des domaines plus aptes à booster l’Économie Française.

Je savoure cette opportunité d’écrire dans un Français disparu depuis cinq ans. Nos programmes sur le « Travail » et « l’Esprit d’Entreprise » n’ont plus besoin de travaux d’écriture : le temps c’est de l’argent !

Bien à toi,

Le Hussard Noir »

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s